Jus de cervelle

L'homme qui voulait manger l'Afrique

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    Ariel Wizman
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Pour sa deuxième édition, Jésus, le magazine papier de « La grande aventure de la nourriture », rend hommage à l’Afrique mère, en passant par la case Jean-François Bizot. Un Grand Homme blanc au régime noir (et vice-versa), cofondateur d’Actuel, Radio Nova et du Guide Fooding, disparu en 2007, qu’Ariel Wizman croque avec une filiale gourmandise…

On l’appelait « Le Grand ». Lui avait fini par se surnommer, non sans défaitisme, « Le Vioque ». Bon, c’était un danseur de zouk approximatif, un journaliste qui se passait haut-la-main de ce titre ronflant, un héritier rebelle, un timide en chemise hawaïenne, la bouche souvent barrée d’une clope, ou pleine d’une tranche de sauciflard, un Européen embrouillé avec ses racines, un Blanc, géant de talent, vanneur, brillant et confus. Un mec bourré, parfois. Lucide beaucoup, et tout le temps. Mais qui se faisait minuscule quand un rastafarien roublard, surgi d’une baffle, venait le taper de trois feuilles de Rizla, ou d’un passage foireux sur Radio Nova. Le mec était un génie coupable.

Lui, Jean-François Bizot, le fondateur d’Actuel, de Radio-Nova, dont les derniers textos, borborygmes scriptés émis d’un lit de douleur, ultimes éclairs de gonzo, m’accompagnent de Nokia en Samsung et iPhone. Trésors digitaux d’une amitié qui durera, éternelle, paternelle. Je ne l’oublie pas, le grand. Le monde a tellement changé depuis son départ. Je le préférais avec lui, c’est comme ça. C’est un constat, pas une accusation. Le pauvre aura tout fait pour que ça ne se passe pas comme ça, la sono, les continents, le monde. Ce continuum qui se rétrécit, à mesure que Facebook et Kim Kardashian le cannibalisent, il l’avait parcouru en mâchant du chewing gum, en faisant le lyonnais trop curieux, en accumulant des vinyls et en lisant des livres. Tout ça tronait à St Maur, chez lui, dans le château où avait vécu les Noailles et où « la famille » zonait, pendant qu’il préparait n’importe quoi en cuisine, pourvu que ça s’arrose de vin, de sauce gingembre et de piment Scotch Bonnet, ramené en flacons de la Jamaique.

Il avait vu les vrais zombies, qui se fabriquent artisanalement, aux Gonaides, chez les Yorubas ou à St Marc en Haiti, et il redoutait les autres, ceux que le divertissement médiocre fabriquait à la chaine, pour faire la peau d’Actuel, de Nova, NovaMag, la famille. Il aimait le sang frais, et la circulation qui va avec.

Le poids du sang, il en parlait, le poids de chaque globule, celles qui le quittaient, qu’il lâchait à « Jack le squatteur », surnom de son cancer traité à l’hôpital Pompidou, et les flots que l’histoire avait fait couler, et dont la couleur l’hypnotisait.

L’esclavage, les révolutions, les métissages… Qu’est ce qui fait qu’on aime d’autres sangs que le sien ? Qu’on préfère le marathonien tanzanien au cousin bordelais? Et les mots avec des Z, des W et des K ? Qu’on veut apprivoiser, caresser un Black Panther, un tigre du Tamoul, comme si c’étaient des fauves surgis d’un poème de Borges ? Qu’on cherche à s’étourdir aux antipodes, avec des inconnus, à la peau sombre, couverte d’un drap orange ? Pas l’hérédité en tous cas. Peu importe. Toutes les réponses aujourd’hui seraient jugées suspectes. Surmonter les différences c’est devenu de la lâcheté, du politiquement correct… flirter avec les clichés, c’est déchainer les obsédés du colonialisme… Alors qu’être ouvertement raciste c’est devenu sulfureux, ça sort du lot, ça ouvre le débat. Voilà. Parler d’autrui, ou à l’autre, pour se changer mutuellement les idées, c’est être sûr de se faire ramasser. Alors, Bizot, qui parlait de « sympathie du voisinage qui swingue », trainait ses naïves croyances en un cool « Black-Blanc-Beur » de bistrot, et comptait réconcilier les irréconciliables avec du « Groove », il se ferait défoncer par les petits rageux anonymés 3.0 … Ca va, cool les mecs, j’ai rien dit…Si tu voyais, Bizot, comme le beauf fâché s’est pris pour le nouvel underground…

Avant de rejoindre le monde des vainqueurs de l’ennui, eux-mêmes vaincus par Jack le squatteur, il s’était permis de demander à Dieudonné de vérifier si ses ancêtres M’Bala M’Bala n’avaient pas trafiqué l’esclave au Cameroun, ou au Dahomey, avant d’accuser d’autres minorités pas vraiment historiquement concernées… Fallait y penser. Ca valait des kilomètres de traces baveuses des escargots de la pensée sur les réseaux asociaux. Justesse du « grand » certes désordonné, mais historien à la mémoire précise. L’autre justicier identitaire était retourné bouffer son boeuf bourguignon à Dreux en ravalant ses crachats entre deux gardes du corps.

Avant de mourir – faut bien dire le mot –, en 2007, Bizot avait senti que les noeuds qu’il avait commencé à délier, à force de curiosité et d’ouverture, étaient en train de se retricoter autour de nous comme une camisole. Lui, il disait « Black » pour un … black, « foetus rétréci » pour un vieux aux allures de Jimmy Scott, et « sales petits cons qui auraient mérité des baffes entre 6 et 12 ans » pour les pseudos-rappeurs, qui venaient le pressionner pour des conneries de Sacem, et finissaient par se disputer entre eux.

Bizot aimait les autres peaux, odeurs, langues, sexes, goûts, trottoirs, sons, putes, plats, guns, drapeaux, herbes. Il mangeait le maffé, le salami, le gombo, la chair de crabe royal, le habanero, le halouf, le goulasch, la choukchouka, et la rosette. Il pouvait hasarder deux mots de rebeu à un mec qui lui amenait une merguez dans un grec, et devant son incompréhension (le gars faisait Sciences Po et ne parlait pas un mot d’arabe), partir d’un rire nasal, rythmé de soubresauts, qui mettaient la salle en apnée. Dans ces moments là, il sentait que tout le monde s’arrêtait de parler, mais c’était trop tard. Un rire du Grand, c’était une pièce dans un juke-box, il fallait attendre la fin. Et ça pouvait être long.

Manger avec Jean-François, c’est rarement déjeuner ou diner. C’est manger. En tête-à-tête, si c’est au resto – les bandes, c’est pour St Maur. Tu te mets d’un coté d’une table, il est de l’autre. Il regarde jamais vraiment quelque chose en particulier, ni toi, ni la carte, ni l’assiette, il est dissipé, il cherche une posture confortable, il ne trouve pas le repos, et puis il dévore. A deux pas du siège de Nova, dans un rade très « tradi » (l’équivalent de « Roots » pour le lyonnais qu’il était), chez Paul, Rue de Charonne, une assiette lui est encore dédiée. Une assiette en forme de portrait d’un homme qui, comme le dit Sebastien Vidal, de TSF Jazz, « aimait le cholestérol »: La tentation de Saint Antoine, pied, groin, oreille et queue de porc panées ou grillées (27 euros). J’ignore totalement le goût du groin pané ou grillé, mais j’imagine que cette partie du cochon sert à renifler, à débusquer, à fouir la terre, à la fouiller, toutes activités fort nobles aux yeux de Gonzo le dénicheur. Le groin, me dit-on, servait également à passer une boucle aux truies, à l’écho de cette image obsédante de l’esclave africain arraché, enchainé, vendu. Cette image ne quittait jamais Jean-François, elle l’aidait à penser. Et nous l’avions sous les yeux, venue de si loin, ce jour où nous visitâmes ensemble, à Ouidah, au Bénin, la Porte du Non-retour, devant laquelle les esclaves étaient marqués, avant qu’on les force à tourner autour de l’arbre de l’Oubli, pour effacer en eux le souvenir de leur lieu d’origine. Une arche de mémoire, terrible, où 600 personnes passaient d’un coup, jusqu’en 1846, deux ans avant l’abolition de l’esclavage.

Nous tournions là-bas, au Bénin, un épisode de nos aventures Grosse bouliennes, avec Edouard Baer, Francis Van Litsenborgh et des acteurs locaux. Bizot faisait l’acteur, jouait…je ne sais quoi d’ailleurs, on lui avait improvisé un personnage nommé « Bizot », une sorte d’errant trop curieux, suspendu dans un vide durassien.

Ouidah, qui est aussi la capitale du vaudou, est le lieu de naissance de la chanteuse Angélique Kidjo, dont l’oncle est le Pape de ce culte. Nous avions visité le chef spirituel (comme, après nous, l’avait fait Benoit XVI) et étions repartis avec deux Agoutis, préparés sous vide. Ces rongeurs de brousse, genre Castor ou Tapir, aujourd’hui interdits pour cause d’Ebola, et dont le goût serait d’une sorte de lièvre noisetté, sont une petite délicatesse culinaire pan-africaine. On les sert au menu des maquis chics d’Afrique de l’Ouest, au coté des hérissons, porcs-épics et autres pangolins. Nous avions ramené les rats géants – arrêtez moi! – dans un coin de nos bagages, sous des vinyls de Stan Tohon, un Papa Wemba local. J’ignore encore dans quels gosiers ils ont atterri, mais il était bien content d’avoir glissé deux rats aux douaniers français.

Ensemble, à Cotonou, Bénin, nous avions fait courir des « poulets-bicyclettes », poulets de rues, errants aux longues pattes, maigres comme des mannequins ukrainiennes, qui fuyaient devant nos pas, même s’ils se doutaient visiblement qu’une marmite les attendait, après un « street-égorgement » peu délicat.

Cette version urbaine du poulet bio, qu’on n’avait pas le temps d’hormoner, ou d’engraisser, et qui finissait sa vie au bout d’un circuit hyper-raccourci, était élevé en liberté, entre voitures, marchés et caniveaux, fait pour répondre dans la seconde à un besoin alimentaire – ou festif – urgent, avec ses variantes « Poulets mobylettes » ou « Poulets motocyclettes ». Bizot devait s’en contenter, en l’absence de source alternative de Cholestérol. Le piment, l’oignon rouge, l’aloko, le maïs et l’igname compensaient l’absence de « boucan » de cette volaille plutôt ferme et rétive.

Les pattes… Ah oui, Edouard Baer et moi, étions un jour affalés dans un de ces canapés claqués à l’entrée du studio. A notre « Ca va ? » enthousiaste lancé au Grand, il avait répondu par un rictus souffrant, un « J’ai mal à la patte ! » rauque, répété plusieurs fois en s’éloignant… « Putain j’ai mal à la patte, bordel ! ». Bizot l’oiseau, le poulet-bicyclette, avait mal à la patte. Avoir mal à la patte c’est jamais un signe génial, mais bon on a estimé qu’on pouvait en faire un évènement. On était sous Chirac, l’actu était molle. On a donc invité Bizot à l’emission, pour parler de sa vie et de sa patte. « Vous aimez tous Jean-François. Eh ben, il a mal à sa patte, le pauvre. Vous aussi ? Parlons en » . En quelques minutes, le mal de patte était un thème, et Bizot se soignait aux appels d’auditeurs, dont certains évoquaient la fragilité des grands, aux pattes de héron, et prophétisaient un monde plus aérien, plus léger, un monde où plus personne n’aurait mal à la patte. Un monde où poussent des ailes, et où on soulage ses pattes en décollant. Enfin, un monde hippie, tribal, poésie, utopie totale, musique, fractal, maoïste, afro, psyché, Actuel, Jah Rastafari, rillettes, Borges, Morgon… un monde Bizot. Bon. En fait, Jean-François m’a dit un peu plus tard dans son bureau bordélique qu’il avait un cancer de la vessie. J’ai pas aimé, on a été bouffer. Enfin… lui surtout. L’appétit c’est la vie, et y en a eu encore longtemps après ça.

Jean-François venait dans l’émission quand il se passait des trucs bizarres : le jour où Actuel avait bouclé son dernier numéro, alors que la même nuit, Guy Debord s’était mis une balle. Bizot voulait changer le monde, mais n’aimait pas trop la façon dont il changeait. Mais c’est pas ça qui lui coupait les pattes. Je le soupçonne d’avoir remonté « Novamag », la séquelle d’Actuel, uniquement pour se donner une raison de rester debout la nuit pour bouffer de la merde et boire. Du vin, de la bière, un peu de rhum quand les salseros rentraient dans son bureau pour lui « prendre la tête » (c’était son expression pour ceux qui avaient le malheur d’avoir un « truc à lui dire »), et de l’eau mais pas trop. Si vous connaissiez bien son bureau où s’entassaient des fanzines hors d’âge, des cassettes marocaines, une pipe à opium népalaise, un dossier d’avocat, bourré de recommandés pas ouverts, et une pile de vinyls revenus par cargo de Trinidad, alors vous saviez comment tomber sur un sabot de coppa, une andouillette isolée, un lonzu à la dérive ou une mignonnette de Pisco cuvée Sentier Lumineux.

La Junk Food de Bizot, c’était stricto-sensu de la nourriture qui surgissait de sous un « tas ». Très bonne qualité, fraicheur aléatoire. Les « tas », c’était son truc: en général, un tas était un passage de vie, un passage de culture, au désordre lisible, compression d’artefacts glanés. Un coin de son disque dur mental, échoué dans le réel: ici la découverte de la réalité virtuelle, (circa 95 !), là les Papous ou les tatouages, ou la théorie du genre, Miles Davis, un semblant de classement de photos avec Fela Kuti, des maquettes abandonnées pour un papier sur les raves en Ukraine… J’ai vu plus d’une fois Bizot s’arrêter dans une conversation parce que ce dont on on parlait lui faisait penser à un tas, et dans l’underground du tas, il y avait des matzot, du Dakatine, ou une sauce cajun. Bizot kiffait le puzzle, surtout dans la phase où on éparpille les pièces sur le tapis. Le bouclage, le grand mix, le bordel. N’oublions pas que Bizot avait fait de la chimie, pour faire plaisir à son père, et qu’il avait hacké cette science, qui servait aussi à faire des acides et à s’arracher de sa famille.

Son fils Julien m’assure qu’il aimait vraiment faire le marché – cette récolte du riche – à St Maur. Plaisir de ceux qui reviennent des utopies et adoptent le ou les prochains repas comme horizons révolutionnaires. On commence à aimer faire le marché quand on rentre dans le vrai, l’âge de la réalité, où on le prend, ce moment pour comprendre ce qu’est une putain d’épaule d’agneau ou d’où viennent les radis chinois et les carottes jaunes, qui sont à leur façon une forme de contre-culture. Jean-François n’a jamais fait les trucs en ordre, ni par catégorie, ni par recette, et de plus il ignorait les portions, mais ses résultats à l’intuition étaient stupéfiants, comme ses reportages, sa radio, son entreprise, sa famille. Une grande armoire pas rangée, dans le genre de celle du premier film de Polanski, en 1958, « Deux hommes et une armoire ». Partir à la découverte de la ville en trainant une armoire à glace, une armoire qu’on se traine sans raison, parce qu’elle est là, avec ses portes et son miroir pour refléter la profondeur et l’absurdité, en arpentant les rues tantôt désertées et tantôt bondées. « New York New York, the Big Apple… » un de ses morceaux préférés, les Last Poets, le slam descriptif, une voix qui raconte le désordre, et la beauté de ce qui pousse sans raison, respire et rit sans excuse.

Quelqu’un vous a peut-être déjà raconté comment Bizot, après une conversation dont la conclusion était que plus rien d’excitant ne se produisait musicalement, avait pris trois sacs, filé en taxi, chopé le Concorde, et revenu dans la journée avec le contenu de tous les bacs de la Big Apple pour la radio. Ogre, volcan, danseur de mambo des plaques tectoniques.

Je voulais parler de cuisine, de Jean-François et me voilà dans les éclats, la chimie, la magie, les secrets, les élixirs, le pouvoir des choses cachées sous des tas, c’est ce que le Grand nous a laissé, et qui nous donne envie de continuer. C’est sur ces fondations souterraines, et pour le dire comme il aimait « underground », que s’est épanouie notre sauvagerie. Ce bourgeois devenu tenancière de bordel, a fait de gens à la marge des gens heureux. Il nous a aidé à vivre, les autres ne nous ont pas tué. Pas encore. Mangeons.

A lire également dans Jésus (4,90 € en kiosque) : un très bizotien miam miam tour d’Afrique en métro, l’improbable histoire de la street food au Dahomey, un Relais & Châteaux chez les Zoulous, etc.

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