QUI PERD (PAS LE NORD) GAGNE

Linda Granebring a grandi sur l’île de Hasslö, au milieu d’un immense jardin potager. Il y a onze ans, après des études en nutrition et commerce, elle a quitté la Suède sur un coup de tête, direction Paris. Après s’être fait la main au Fumoir, chez Broken Arm puis en free-lance, la cheffe s’est vu confier la carte « gourmande et responsable » de Åke, élue Meilleure cave à manger du guide Fooding 2020.

En France, la Suède est toujours citée comme un modèle d’égalité femmes-hommes, qu’est-ce que ça vous inspire ?

Sur l’égalité femmes-hommes, la Suède a effectivement 40-50 ans d’avance sur la France. Par exemple, là-bas, le congé parental, c’est 3 mois pour le père comme pour la mère, suivis de 300 jours à se répartir entre eux, avec 80 % du salaire pris en charge par l’Etat. Il est donc fréquent que les papas restent à la maison pour s’occuper des enfants, ce qui permet aux femmes de retourner travailler si elles le souhaitent. En France, ça change petit à petit, mais ce n’est pas acquis…

Comment expliquez-vous ce décalage ?

Ce sont deux cultures profondément différentes. Un exemple tout bête me vient en tête : en France, on fait la bise aux femmes même si on ne les connaît pas, alors qu’en Suède, tout le monde se serre la main, hommes et femmes confondu.e.s ! Ça me met toujours mal à l’aise quand un.e inconnu.e me fait la bise, mais comme c’est culturel, il est difficile de s’en offusquer. Une autre différence forte, c’est la langue. En français, il y a le masculin et le féminin, mais ce n’est pas égalitaire puisqu’on tranche toujours en faveur du masculin. En Suède, la langue est neutre – par exemple, le mot « médecin » n’a pas de genre.

Est-ce important, pour vous, de féminiser le mot « cheffe » ?

Comme le français n’est pas ma langue maternelle, je n’ai pas vraiment d’avis. Mais je trouve très intéressant que les gens y fassent attention maintenant, ça montre que les choses évoluent, y compris dans la langue !

Aujourd’hui, vous êtes seule en cuisine, mais si vous deviez recruter, à quoi feriez-vous attention ?

Il est important d’avoir une équipe mixte, avec non seulement des femmes et des hommes, mais aussi des gens aux expériences et origines différentes. Ça ne peut apporter que du bon. C’est aussi ce qui me plaît à Paris, une ville très mélangée. La mixité enrichit la société.

Ça existe, la cuisine « féminine » ?

C’est drôle, car les gens disent souvent qu’ils trouvent ma cuisine féminine, mais je ne sais pas pourquoi ! Cela dit, c’est vrai que la clientèle de Åke est à 70 % féminine. Peut-être parce que je travaille beaucoup les légumes ?

Diriez-vous que la bouffe est politique ?

Oui ! On parle notamment de manger moins de viande pour préserver la planète, donc j’essaie de montrer aux gens qu’on peut préparer des bons plats en cuisinant plus de légumes. Mais c’est si difficile de changer les habitudes ! Mes parents, par exemple, ne conçoivent pas un repas sans viande : j’essaie de les éduquer, de les informer, mais ça demande aussi une vraie volonté de leur part. Sinon, je trouve essentiel de connaître les gens qui élèvent ou cultivent ce qu’on mange, ça crée tout de suite un lien respectueux.

NB : ÅKE A DÛ FERMER SES PORTES (LA CAVE À VINS RESTE OUVERTE). LINDA CHERCHE UN LOCAL ET, EN ATTENDANT, SERT À DÎNER JUSQU’À NOËL AU BACK IN BLACK (25 RUE AMELOT 75011).

Propos recueillis par Nora Bouazzouni

Crédits photo : Agathe Hernandez