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Un resto à soi

Contre-plongée féministe, végétarienne, anarchiste et radicale dans l’histoire de ces restos qui mettaient les couilles sur la table.

  • Date de publication
  • par
    Nora Bouazzouni
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© Atelier Choque Le Goff et Antoine Mozziconacci

Des briques fauves, un escalier de service dégringolant sur la devanture éclairée, et deux mots : Mother Courage. Au fond de la salle, Kate Millett, l’autrice de l’essai culte La Politique du mâle, renverse un pion sur son plateau d’échecs. À un jeté de dame de là, l’écrivaine lesbienne radicale Jill Johnston, en pantalon évasé, s’installe avec sa bande à sa table habituelle. Le gang n’est composé que de femmes, ou de personnes s’identifiant comme telles. L’endroit n’est pas interdit aux hommes, ils sont même les bienvenus, indique la carte de visite de l’établissement à côté de la mention « Pour les féministes et leurs amies », mais c’est aux femmes qu’on fait systématiquement goûter le vin. L’addition, elle, est déposée au milieu de la table. Ce restaurant de Greenwich Village, ouvert en 1972 par Dolores Alexander et sa compagne Jill Ward, est the feminist place to be pour les activistes du coin. On en cause jusque dans les colonnes du New York Times et du Village Voice. Près de cinquante ans plus tard, c’est sur la plateforme The Feminist Restaurant Project d’Alex Ketchum, prof à l’université de McGill, que je retrouve sa trace.

Little Frida’s Lesbian Café, Identified Woman Café, Whistle Stop Feminist Coffeehouse, Lavender Prairie Collective… Dans les années 70 et 80, en pleine deuxième vague féministe, des centaines de restaurants et coffee shops du même genre sont inaugurés en Amérique du Nord – de la Californie au Montana, de l’Alberta jusqu’au Québec. Ouverts par nécessité d’un lieu « à soi », ces établissements sont avant tout des espaces politiques où les féministes, souvent lesbiennes, se rencontrent, débattent, s’organisent. On y vient pour écouter poétesses, musiciennes, autrices et militantes autour d’une soupe, d’un plat végétarien ou d’un café. Ailleurs, les femmes qui sortent dîner seules continuent d’être scrutées, quand elles ne sont pas harcelées ou tout simplement interdites d’entrée.

Le bâtiment de l'anguleux Mother Courage, dans le West Village.

Le bâtiment de l'anguleux Mother Courage, dans le West Village.

© Christopher D. Brazee / NYC LGBT Historic Sites Project, 2017

Avant elles, ce sont les suffragistes américaines et britanniques qui, au début du XXe siècle, ont lancé le mouvement en inaugurant une poignée de tables et salons de thé : la Suffrage Cafeteria new-yorkaise, ouverte en 1912 à l’initiative de la multimillionnaire Alva Belmont ; le Minerva Café, fondé en 1916 à Londres par la Women’s Freedom League… Des lieux souvent financés par des associations militant pour le droit de vote des femmes, où l’on servait, dans de la vaisselle estampillée « Votes for women », des repas bon marché à une clientèle mixte, qu’on cherchait à convaincre de soutenir la cause à coups de tracts et de pédagogie. Leurs héritiers des seventies sont davantage des prétextes à une socialisation féministe inclusive. Bread & Roses dans le Massachusetts, The Brick Hut Café en Californie, Susan B.’s dans l’Illinois… Ces adresses tournent bien souvent grâce à des bénévoles et ne cherchent pas à brasser un public de sceptiques en mal de pies et de stews bien ficelés – leurs cuistotes ne sont d’ailleurs pas des professionnelles. Non pas qu’on y mange particulièrement mal, mais il s’agit surtout de combler un manque, l’absence de safe spaces, ou de réunir des groupes de féministes qui, autrement, ne feraient que se croiser aux manifs. Ouvrir ce genre d’espaces, sans fonds propres, relevait pourtant de la gageure : jusqu’en 1974, date de l’Equal Credit Opportunity Act, les femmes mariées n’avaient pas le droit de posséder une carte de crédit à leur nom et les banques refusaient souvent de prêter aux célibataires. La plupart de ces endroits ont donc vu le jour grâce aux dons, prêts de particuliers ou coopératives de crédit féministes. Tous ont disparu, faute d’argent, d’énergie, ou simplement parce que l’époque a changé. Tous, sauf un : Bloodroot, debout depuis 1977 à Bridgeport, dans le Connecticut.

Fondé par un collectif 100 % féminin, ce resto, doté d’un coin librairie, est toujours tenu par deux de ses fondatrices, Selma Miriam et Noel Furie. C’est une maison chaleureuse plantée au bord de l’eau, bardée d’affiches féministes et de photos, servant une cuisine de saison. Ici, on récupère soi-même ses assiettes au comptoir, on débarrasse sa table. Car depuis son ouverture, Bloodroot prône un fonctionnement horizontal : pas de cheffe ni de serveuses, mais un personnel touche-à-tout. Le végétarisme fait partie de son ADN féministe, comme il fut, pour d’autres raisons, partie intégrante de l’activisme de nombreuses suffragistes britanniques. Le premier livre de recettes de l’établissement, The Political Palate, résume sa philosophie : « Notre féminisme n’est pas une attitude à temps partiel ; c’est une manière de vivre au quotidien. Les meubles que nous choisissons, les livres que nous vendons, la musique que nous passons et la nourriture que nous servons sont le reflet et l’expression de notre féminisme. » Les ouvrages suivants mêleront aux recettes des écrits et citations de femmes, de la poétesse lesbienne Adrienne Rich à l’universitaire Barbara Smith, Black feminist et lesbienne elle-aussi. Plus récents et proches de nous, Bonjour Madame et Un livre et une tasse de thé (Paris), Putsch (Montreuil), La Part des Anges (Rennes), le Café Rosa (Lyon) ou encore La Cour de Nana (Bordeaux) pourraient figurer dans cet arbre généalogique – des lieux politisés et inclusifs, qui revendiquent fièrement leur filiation faiministe.

La carte de visite du Mother Courage.

La carte de visite du Mother Courage.

© New Directions for Women

Mais qu’est-ce qui caractérise un restaurant féministe ? Pour Alex Ketchum, autrice du fanzine How to Start a Feminist Restaurant, c’est « leur approche concernant les dynamiques au travail, l’approvisionnement, les structures salariales et leur capacité à développer et soutenir une communauté ». À l’intersection d’enjeux idéologiques, sociologiques, économiques et hiérarchiques, les restos et cafés militants des années 70 et 80 se distinguaient aussi par une réappropriation de la cuisine comme espace d’« empouvoirement » : une activité politique et nourricière, sans injonctions patriarcales ni violences misogynes. Des plats préparés par des femmes, pour des femmes, qui nourrissent le corps et l’esprit – qui restaurent, littéralement, c’est-à-dire « remettent en état », avant de battre le pavé, d’écrire ou de retourner au boulot.

Journaliste, traductrice et autrice de Faiminisme et Steaksisme, Nora Bouazzouni parle la bouche pleine et écrit – parfois – le ventre vide sur nos (d)ébats de table.

Cet article a été initialement publié dans le guide Fooding 2022. Il vous a mis l’eau à la bouche ? Dévorez tous les autres reportages, enquêtes et récits du guide en le commandant sur notre e-shop ou dans votre librairie préférée.

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