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Et si on mettait de l’eau dans notre vin – littéralement ?

À l’eau, mais à flot ! Les bières, vins et spiritueux qui passent l’éthylotest remplissent de plus en plus les caves des buveur·se·s… mais pas encore suffisamment pour faire poser aux Français·es ce verre qu’ils portent en bannière. Une histoire de godet à moitié vide – ou plein, c’est selon.

  • Date de publication
  • par
    Anaïs Lecoq
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© Elisabeth Debourse

L’année de la sobriété commence en janvier, il faut vivre dans une cave pour ne pas percuter. En 2022 déjà, 16 000 Français·es avaient décidé de relever le défi du Dry January : 31 jours désalcoolisés, qui interviennent pile après dix jours de débauche solide comme liquide. D’après un sondage de la Ligue contre le cancer, les abstinent·e·s d’un temps sont encore plus nombreux·ses cette fois-ci : avant le début des hostilités, 35 % des habitant·e·s de l’Hexagone interrogé·e·s ont annoncé leur intention de s’y coller – et pendant tout un mois, d’arrêter de se la coller… En janvier au moins, et sans doute plus tard dans l’année.

C’est qu’entre 1960 et 2018, le penchant français pour la bouteille a fameusement décliné, passant de 200 litres annuels par personne (!) à 80. Plus sages avec l’âge ? Tout le contraire : la modération est un truc de génération. Sur TikTok, où la moitié des utilisateur·rice·s sont des femmes entre 13 et 24 ans, les hashtags #SoberLife ou #SoberCurious cartonnent. On y liste les « icônes qui ne boivent pas ou peu d’alcool » (Blake Lively, Eva Mendes ou encore Natalie Portman) et on y organise des « sober parties » qui font carton plein.

Nolo is the new yolo

« Les jeunes dans la vingtaine sont très conscients de leur consommation d’alcool, comme du climat, de ce qu’ils mangent, ce qu’ils regardent à la télé » expose Augustin Laborde, fondateur de la cave parisienne sans alcool Le Paon qui boit – l’une des premières du genre. Ses client·e·s ? Des adeptes du no-low (ou nolo, pour « pas ou peu »), et parmi eux, un paquet de millenials (nés entre 1981 et 1996) et de Gen Z (1996-2009). En France, 40 % des 18-25 ans déclarent consommer régulièrement des boissons peu ou pas alcoolisées contre 14 % chez les 50-65 ans.

Une question de santé et d’image : les plus jeunes craignent pour leur apparence, mais aussi qu’Internet enregistre leurs dérapages éthyliques pour la postérité, comme le mettent en lumière plusieurs études en Suède et en Angleterre. S’enjailler jusqu’au blackout n’a plus rien du cool d’antan, ou même du « rite de passage ». Se biturer serait même franchement boring, pour 69 % des millenials et Gen Z sondé·e·s par l’institut American Addiction Centers. La bibine ? Un truc de boomers. Et bam !

Mais derrière ces chiffres encourageants et cette jeunesse moins encline au binge-drinking, les résistances face au sans-alcool sont encore nombreuses… Sous les publications Instagram de la brasserie américaine spécialisée en no-low Athletic Brewing Company, des centaines d’hommes sont persuadés qu’ils perdront leur virilité s’ils se délectent d’un breuvage qui ne leur envoie pas 10 degrés dans le cornet. Pourtant, à l’aveugle, leur IPA est impossible à distinguer d’un jus de houblon traditionnel – si vous préférez consommer français, faites donc le test avec l’Eau de Nuage de la brasserie Le Père l’Amer. La fragilité masculine, malheureusement, traverse les océans.

La picole, une passion française

Vu de l’étranger, le starter pack du parfait petit Français comporte forcément un ballon de rouge, à côté de la marinière et de la baguette. Welcome to la patrie du pif ! Dont la culture repose, au moins en partie, sur l’héritage viticole : trois de ses régions (le territoire de Saint-Émilion, les « climats » du vignoble de Bourgogne et les coteaux, maisons et caves de Champagne) sont d’ailleurs classés au patrimoine mondial de l’Unesco. À la réouverture des terrasses en mai 2021 (et donc du retour à la vie, dans l’imaginaire collectif), même le président Emmanuel Macron choisit de s’afficher en tournée des bars devant des médias conquis – par ici les clichés souvenirs ! Gin, vin, spritz… tout ce qui touche ses lèvres cette fois-là est décrypté sur les chaînes d’infos en continu.

À ce jour, le gouvernement français ne soutient toujours pas financièrement l’action du Dry January, contrairement au mois sans tabac. Augustin Laborde continue pourtant d’espérer qu’un homme ou une femme politique passera la porte de sa boutique ce mois-ci, histoire de rapporter dans son ministère l’amer BTTR n° 1 de JNPR – du made in France qui plus est ! Ce qui ne ravirait pas vraiment Fabien Roussel, candidat à la dernière élection présidentielle, qui clamait à qui voulait l’entendre : « Un bon vin, une bonne viande, un bon fromage, pour moi, c’est la gastronomie française ! »

« Le lobby alcoolier a délibérément choisi de placer le terrain d’affrontement sur le champ de la culture (…) Le vin est sacré. Rien, pas même la santé, ne saurait empiéter sur la défense de cette cause nationale et accessoirement, sur la préservation de ses intérêts », écrit Bernard Basset, président de l’association Addictions France, dans Les tribunes de la Santé. L’alcool, pourtant, est toujours responsable de 49 000 décès chaque année dans le pays.

La fête est plus folle…

À l’inverse, on a longtemps donné de nombreuses vertus au vin qui, même si elles ont été scientifiquement démontées depuis, sont encore mieux implantées dans nos têtes qu’un mal de crâne un lendemain de cuite. En 1990, le journaliste scientifique américain Edward Dolnick théorise même un « French Paradox » afin de tenter d’expliquer pourquoi ces maudit·e·s Frenchies, malgré une consommation exacerbée de matières grasses (la faute au fromage, l’autre péché originel hexagonal), ont si peu d’accidents cardio-vasculaires : c’est grâce à leur verre de vin quotidien ! Et c’est tout bonnement faux. Reste qu’aujourd’hui, on se souhaite toujours la « santé » quand on trinque, une tradition héritée du Moyen Âge où l’on estimait que boire de l’alcool avait un effet purifiant – soit une cure détox option gueule de bois.

Alors, « quand il n’y a pas d’alcool, il faut une justification sociale », souffle Juliette Phuong, sommelière et cofondatrice de l’association Buveuses de Bières – qui propose d’ailleurs à ses adhérentes un atelier dégustation sans alcool pour le Dry January. Enceinte ? Malade ? Croyant·e ? Dans la restauration, où l’addiction est un secret de polichinelle, peu comprennent qu’un pro du vin comme Benoît d’Onofrio (passé par la Closerie des Lilas, la Cave de Belleville, Datscha et le Perchoir Ménilmontant) décide de s’abstenir : « Le plus dur c’est souvent le regard des autres car dans ce métier, presque tout le monde consomme beaucoup d’alcool, si bien que tu peux ne jamais remettre ta consommation en question », raconte-t-il à Mint dans un article sur sa vie de « sobrelier ».

En salle, Benoît a souvent « été confronté à des clients qui affirmaient en s’installant à table qu’ils n’avaient pas l’intention de boire d’alcool, expliquant qu’ils étaient à la diète ou qu’ils avaient fait la fête la veille. Chaque soir j’observais des gens qui ne voulaient pas boire, mais qui finissaient par boire du vin car l’eau casse l’esprit festif. (…) Trois softs ne font pas le poids face à une carte des vins très variée. Des jus trop sucrés ne permettent pas d’accompagner un repas ou de faire la fête avec ses amis. » « Le fait qu’il n’y ait pas d’alcool est synonyme de tristesse, de ne pas savoir faire la fête », analyse Juliette Phuong. « Il faut réécrire le récit sur le sans-alcool », propose de son côté Augustin Laborde. « Je me souviens de cette campagne pour la sécurité routière. Sam fait la tronche parce qu’il ne va pas pouvoir boire : il est puni, ses potes rigolent… C’est l’inverse de ce qu’il faut faire. »

Vous allez déguster !

Mais pour changer le regard sur le no-low, il faudrait d’abord qu’on sache qu’il existe. « Il y a cinq ans, quand j’ai commencé à m’intéresser aux boissons sans alcool, c’était le désert, le petit ballot de paille des films de cow-boys », se souvient Juliette Phuong, pour qui l’intérêt pour les boissons désalcoolisées s’est intensifié durant sa grossesse. Les choses sont en passe de changer : à l’offre déjà fournie des industriels vient désormais s’ajouter celle des brasseries artisanales, des vigneron·ne·s sortent des cuvées 0 % et les déclinaisons de mocktails n’ont jamais été aussi bien packagées.

Une alternative qu’on décapsule chez soi, ou entre ami·e·s, mais plus rarement au resto. Les établissement qui se fournissent au Paon qui boit « se comptent sur les doigts d’une main et sont surtout des lieux haut de gamme, donc pas accessibles à tous », admet le gérant, qui travaille sur leur carte avec Benoît d’Onofrio. « Il faut du temps », ajoute Augustin Laborde, manifestement patient. Du temps, et de l’argent. Et le calcul n’est pas toujours évident, quand une bouteille de gin à 0 % affiche le même prix (une trentaine d’euros) que la version qui allume à 46 %. Pour faire oublier que la désinhibition ne sera pas de la teuf, il s’agit donc de jouer sur les saveurs et les accords. Mais à ce jeu-là, les vins sobres ont encore bien du mal à bluffer. « Avec certains produits sans alcool, il ne faut pas s’attendre à une parfaite copie de la version alcoolisée mais chercher de nouvelles saveurs, au risque d’être déçu », reconnaît Augustin.

Le caviste sans éthanol reste pourtant optimiste : « La France est reconnue pour ses bons produits. On a le savoir-faire, la culture et l’art de la table, on sait faire de bonnes boissons avec ou sans alcool… Alors faisons les deux ! » L’IWSR Drinks Market Analysis estime qu’en France, le marché du no-low pourrait gagner 10 % chaque année jusqu’à 2025 – il est donc encore temps de s’y mettre…

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