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Toques en truck : des cuistots plutôt que des plateaux d’hôpitaux

Depuis dix ans, un camion rose bonbon fait escale devant les hôpitaux de toute la France pour ravitailler soignant·es, patient·es et aidant·es, transformant le temps d’une journée les cours en guinguettes et les repas en petites fêtes. Des burgers et des bénévoles : loin des pop-up modeux, l’initiative culinaire de l’association « Tout le monde contre le cancer » interroge humblement la place de l’assiette dans les parcours des jeunes malades et de celles et ceux qui les entourent.

  • Date de publication
  • par
    Marie Nivaggioni
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Photo d'illustration

© DR

Il est 9 h 30 dans la cour intérieure de l’hôpital parisien Necker. Entre les bâtiments de verre et de béton, un petit îlot de verdure sert habituellement de rond-point. Mais ce matin-là, un camion rose et blanc campe sur la pelouse. Quelques bénévoles en sortent des tables pliantes, chaises multicolores, parasols et lampions, tandis qu’une enceinte diffuse du son. À l’espace buvette, des cookies maison aux pépites de chocolat et boissons chaudes reçoivent déjà quelques lorgnades. Juste à côté, une maquilleuse dispose sur une table (rose elle aussi) ses pinceaux, palettes colorées et pots de paillettes – de quoi se refaire une beauté en toute situation. Les premier·ères curieux·ses ralentissent le pas, demandent parfois ce qu’il se prépare. En une petite heure seulement, les abords de cette grande maison de santé sont devenus plus hospitaliers, prenant presque des airs de guinguette d’été.

Paris, Nîmes, Reims, Rouen… En dix ans, l’association « Tout le monde contre le cancer » a servi plus de 16 000 mangeur·ses avec Toques en Truck, le premier food truck à avoir franchi les portes des hôpitaux. 200 établissements ont été visités et plus de 80 chef·fes mobilisé·es, parmi lesquel·les on reconnaît les noms de Yann Couvreur, Dominique Crenn, Alain Passard ou encore Anne-Sophie Pic. Mais ce matin-là, les chiffres et les noms importent moins que les odeurs qui commencent à s’échapper du camion.

Lâcher le stéthoscope le temps d’un pancake

La matinée est réservée au personnel médical, et les premières blouses roses ou bleues apparaissent déjà. Bientôt, une petite queue se forme devant le food truck. Certain·es n’ont que quelques minutes devant eux avant de retourner dans leur service, et récupèrent rapidement leur assiette au comptoir. D’autres profitent de leur pause pour s’installer à l’ombre des parasols. Au menu : pancakes garnis, au choix, de sirop d’érable, de chocolat ou de confiture de myrtilles ; fromage blanc et granola ; ou encore œufs brouillés, avec ou sans bacon, pour les becs salés.

© Marie NIvaggioni

« Les soignants sont tout le temps dans le jus », observe Anna, bénévole de l’asso depuis deux ans maintenant. « Des moments comme ceux-ci leur permettent de se retrouver, de créer des échanges. » Les conversations quittent un instant les dossiers médicaux. Un groupe de quatre aide-soignantes profite du photomaton pour une séance photo improvisée avec des pancartes « Fier de soutenir “Tout le monde contre le cancer” ». Quelques médecins discutent autour d’une table colorée. Rien d’extraordinaire en apparence, mais à l’hôpital, où le temps est souvent compté, ces situations se vivent sous un autre jour. « Je trouve ça indispensable », confie Carole, secrétaire médicale dans un service d’immunologie pédiatrique. « Même entre nous, ça permet de souffler un peu et de profiter de l’instant. »

Car à Necker comme dans de nombreux hôpitaux pédiatriques, la maladie ne se limite pas aux soins : elle s’invite aussi à table. Les chimiothérapies, les greffes et les traitements immunodépresseurs modifient profondément le rapport des patient·es à l’alimentation. Comme le souligne Anouk, qui fait le lien entre l’asso et le service d’oncologie, « les enfants sont soumis à de nombreux protocoles. Ils font face à de nombreuses restrictions alimentaires pendant des mois, et les traitements altèrent fortement leur goût ». Certaines odeurs deviennent insupportables, quand l’appétit ne disparaît pas complètement. Pour beaucoup d’entre eux, manger cesse d’être un plaisir ou une découverte pour devenir une contrainte supplémentaire face à la maladie.

C’est précisément de ce constat qu’est née l’opération Toques en truck. « À l’hôpital, on manque de bons repas, mais aussi de moments conviviaux hors des chambres », explique Marion Guibert, cheffe de projet de l’association. « Beaucoup de familles ne peuvent tout simplement pas sortir au restaurant. Nous avons voulu recréer cette expérience à l’intérieur même de l’hôpital. »

Rompre l’isolement avec un burger

Aux alentours de midi, le brunch gratuit des soignant·es laisse place au déjeuner des enfants accompagné·es de leurs proches –lui aussi offert. Dans le camion, Gaëlle Delvaux s’active. Sa plancha tourne à plein régime, alors que la chaleur est déjà écrasante dehors. « J’ai très chaud et je transpire beaucoup », rigole-t-elle sans quitter son poste. Autrefois cheffe à Bruxelles, passée par de grandes tables à l’international, elle travaille aujourd’hui en tant qu’indépendante. Gaëlle a rejoint l’équipe de bénévoles de Toques en truck il y a cinq ans, presque par hasard. « La cheffe qui était là avant moi est une amie. Ils avaient besoin d’un cuisinier couteau suisse, qui peut aller partout et travailler aussi bien avec des professionnels qu’avec des bénévoles. J’ai proposé mon aide, et je suis tombée amoureuse de l’initiative. »

Pour marquer la première décennie de la tournée, le menu de cette année est entièrement végétarien. La carte, courte et simple, tient en deux burgers : l’un imaginé par le chef gastro-libanais Alan Geeam (halloumi grillé, sauce au yaourt et confit d’oignons aux épices) ; l’autre ficelé à partir des envies partagées par les enfants eux-mêmes. « On leur a demandé de décrire leur burger idéal », raconte Ga. « Les ingrédients qui revenaient le plus souvent étaient les cornichons, le cheddar, les oignons frits et la sauce barbecue. On a donc conçu une recette autour de ces ingrédients, avec un steak végétal. » Sur le papier, ce ne sont « que » des burgers, mais sous cet arbre au pied de l’hôpital, la proposition est réjouissante en comparaison avec les plateaux-repas parfois rebutants.

Les premiers enfants arrivent, accompagnés de leurs parents. Certains n’ont pas quitté leur chambre depuis plusieurs mois, ou ont obtenu l’autorisation de sortir seulement quelques jours auparavant. Ali, 12 ans, s’installe à une table avec sa mère, à l’écart des autres. Depuis quatre ans et demi, le garçon lutte contre une leucémie. Après une greffe de moelle osseuse, il vient de passer trois mois en chambre stérile, son lien à la nourriture totalement bouleversé par les traitements. « À un moment, je ne sentais plus le goût des aliments. Je n’avais plus faim non plus. C’était très difficile parce que j’adore manger ! » Sa mère se souvient de ses questions, qui revenaient sans cesse pendant sa chimiothérapie : « Il me demandait s’il réussirait à remanger un jour normalement. » Aujourd’hui, le goût est revenu, mais son appétit reste fragile. Ali mord dans son burger et sourit. « Je ne suis pas sûr de le finir, mais je prends vraiment du plaisir à le manger, ça fait tellement longtemps… » Cette phrase, prononcée timidement, résume à elle seule l’enjeu de la journée. Car dans les services d’oncologie et d’immunologie, retrouver l’envie de manger peut parfois ressembler à une victoire, tout comme le simple fait de prendre l’air.

© Marie NIvaggioni

À quelques tables de là, Marie-Lou, 9 ans, inspecte son burger avec attention. Atteinte d’une maladie génétique rare, elle a elle aussi subi récemment une greffe de moelle osseuse, et son alimentation est très encadrée. « Certaines choses qu’elle adorait avant ne passent plus du tout », raconte sa grand-mère Agnès, qu’elle surnomme Mamita. « D’autres, qu’elle refusait, lui plaisent désormais. Il faut constamment trouver de nouvelles idées pour la faire manger. » Marie-Lou retire les cornichons de son burger (elle ne les a jamais aimés), avant de décréter : « Le pain est bon, mais je n’aime pas la sauce. » Agnès encourage la fillette à manger encore un peu, pour prendre des forces. Quelques semaines plus tôt, Marie-Lou était nourrie par cathéter, et réapprend aujourd’hui à consommer des aliments solides. Alors, quand on lui a annoncé qu’elle pourrait participer au déjeuner si elle le désirait, son enthousiasme a surpris tout le monde. « Une joie sans nom », décrit la grand-mère. Depuis trois mois que la petite fille occupe une chambre à Necker, cette famille ne pense plus qu’à la maladie, jusqu’à en oublier le reste. « Alors même si ce n’est qu’un parking d’hôpital, sortir de la chambre, voir des couleurs et manger quelque chose de différent, ça change tout ! » insiste Agnès.

Toutes les personnes interrogées ce jour-là, ou presque, s’accordent sur ce point. Les bénévoles parlent d’une bulle, les parents d’une respiration, les soignant·es d’un moment de répit. « La nourriture rassemble les gens, c’est pour ça que l’initiative Toque en truck est toujours un succès auprès des hôpitaux », résume Anna, la bénévole. « Tout devient secondaire pendant quelques heures. Les familles retrouvent ce qu’elles laissent souvent de côté face à la maladie. » Autour des tables de couleur vive, on échange. Des parents qui ne se connaissent pas discutent de leurs parcours respectifs et des difficultés rencontrées. Autour de la buvette, cookie et café à la main, les membres du corps médical échangent quelques joyeuses banalités. Ici, le repas agit comme un prétexte pour sortir et se reconnecter. « Manger est un acte social », rappelle la mère d’Ali. « Ça fait du bien de retrouver ça et de rencontrer des parents, car pour nous aussi, c’est loin d’être évident. »

Peu à peu, les tables se vident, les lampions sont décrochés, les chaises empilées. Le camion s’apprête à reprendre la route. La cour retrouve son apparence habituelle, les enfants regagnent leur chambre. Pourtant, quelque chose subsiste après le départ du food truck. Pas seulement le souvenir d’un burger, mais celui d’un moment où manger n’était plus uniquement une nécessité médicale, une question de calories ou de protocoles. Dans un quotidien rythmé par les soins, cet instant-là avait le goût de la liberté.

La fourchette à Paris, le couteau à Ajaccio, Marie Nivaggioni alterne entre les bancs de l’école de journalisme et une chaise pivotante au Fooding. Aspirante reporter déter’, elle taille régulièrement la bavette avec nos fétiches créatif·ves dans la rubrique « Leurs restos préférés ».

L’association Tous ensemble contre le cancer est toujours à la recherche de dons pour soutenir ses opérations. Pour 10 € déjà, vous offrez un brunch à un·e soignant·e avec Toques en truck, et un repas en famille pour 50 €.

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