Hors menu

Exploités jusqu’à la lie 

Petits domaines ou grands châteaux, même credo : depuis des décennies, au pays du pinard, la main d’œuvre immigrée permet au vignoble français de subsister. Pour autant, elle reste invisibilisée et dénigrée, cantonnée à un dur labeur dans les rangs, sans aucune opportunité de voir les portes du chai s’ouvrir devant elle.

  • Date de publication
  • par
    Farah Keram
  • partager

Exploités jusqu’à la lie

© Andréa Cairone

Le visage fermé mais la langue qui peu à peu se délie, Nabil raconte, le pif dans son verre rouge carmin et sous le cagnard médocain, son parcours dans le jaja. L’arrivée depuis le Maroc, d’abord, l’affiliation aux vignes du Bordelais ensuite, sa place pas simple à trouver, ses compagnon·ne·s de labeur qui deviendront très vite, par la force des choses et du travail, des ami·e·s. Quarante années de bons et loyaux services dans un domaine à l’étiquette méconnaissable entre mille, de celles estampillées d’un gros château pas très jojo. Avec, d’un côté, les travailleur·se·s étranger·ère·s, et de l’autre, les patrons – « les Français », comme Nabil les appelle, même s’il l’a lui aussi obtenue, sa sacro-sainte nationalité française.

À l’entendre, on comprend vite qu’il est tombé dans la cuve pour ne plus jamais vouloir en sortir, qu’il voit vin, parle vin. À mesure qu’il décrit le fruit, la vigne et le sol, son regard s’illumine. Seulement voilà, son récit de métier passion, avec sa superbe ascension espérée, a une fin bien trop précoce. Nabil n’a jamais pu entrer en cave, ne serait-ce que pour observer la vinification – le moment magique où le raisin se transforme en vin. Alors déguster, analyser, expérimenter ? Encore moins. Pour lui, comme pour ses potes de l’époque, la porte de la cave ne s’est jamais ouverte.
Le cas de Nabil est-il isolé ou symptomatique ? Pour mieux comprendre l’invisibilisation des personnes migrantes dans les vignobles français, le Fooding a interrogé l’anthropologue Chantal Crenn, pionnière sur la question. Depuis plus de vingt ans, elle suit celles et ceux qui travaillent la vigne mais ne goûtent pas le fruit de leurs efforts.

Qui sont ces travailleurs immigrés dont vous avez analysé le parcours ?
Chantal Crenn : L’agriculture française, avec les vendanges et les moissons, a toujours fonctionné avec des migrants – espagnols, portugais, italiens puis marocains, tunisiens et enfin, algériens. Certains étaient des anciens harkis (paramilitaires algériens engagés dans l’armée française durant la guerre d’Algérie, nldr), d’autres sont arrivés par des contrats de travail. Les gens que j’ai suivis depuis le début des années 2000, au cours de mon enquête à l’est de Bordeaux, entre Libourne, Saint-Émilion et Bergerac, sont des hommes qui ont immigré dans les années 70 et 80 pour travailler dans les vignes ou vergers de la région – seuls au début, mais vite rejoints par des femmes. Ils étaient souvent logés dans des habitations très précaires, mitoyennes des vignes, et devaient faire des allers-retours entre la France et leur pays en attendant le prochain contrat, jusqu’à ce que l’administration mitterrandienne ne leur délivre enfin un titre de séjour.

Vous employez le terme de « travailleurs des vignes ». Certains de ceux que vous avez suivis ont-ils pu devenir vignerons ?
Non, ils n’ont jamais été propriétaires de pieds de vigne. Pourtant, la question de la terre est centrale lorsqu’on la travaille tous les jours. Pour concrétiser leur enracinement, ils se sont énormément endettés en construisant leur maison dans des petits lotissements ruraux, avec, pour certains, l’obligation de la revendre à la retraite au risque de ne pas s’en sortir financièrement, puisqu’à certains moments des employeurs peu scrupuleux ou eux-mêmes endettés ne les ont pas déclarés. Ils ont une retraite de misère – surtout les femmes, du fait de contrats à la tâche et à temps partiel.

© Andréa Cairone

Ne leur a-t-on jamais permis de franchir les portes de la cave ?
À partir du moment où a été mise en place la carte de séjour de dix ans, sous François Mitterrand, qui ne suspendait plus leur présence au fait d’avoir un contrat de travail, leurs tâches ont été diversifiées : soin de la vigne, vinification en chai, commercialisation parfois… L’ouvrier agricole venu du Maroc, de Tunisie ou d’Algérie faisait totalement partie de l’équipe. Parfois, on l’appelait « l’arabe de… », mais il était présent aux différents stades de la production du vin. À cause de la modernisation, de la concurrence des vins européens et du fait que le bordeaux soit de moins en moins un vin de référence, les propriétaires se sont mis à licencier et à faire travailler leurs enfants à la place de salariés venus de l’étranger. Les travailleurs agricoles maghrébins en fin de vie professionnelle se sont retrouvés comme au début, à leur arrivée en France : cantonnés à certaines tâches manuelles de la vigne, comme le tirage des bois, les vendanges… Ils se sont fait alors embaucher par des entreprises de travaux agricoles selon les besoins… et à moindre coût.

Pour eux, il n’y a aucune progression possible avec ce métier : ils restent cantonnés à des tâches extrêmement difficiles, exposés aux pesticides, à des travaux invisibles et non reconnus. Pourtant, malgré ce sombre tableau, il faut noter que certains, amoureux de leur métier et amis avec leurs patrons, ne partent pas à la retraite. Ils se sentent définitivement appartenir au vignoble bordelais et me confient que les vignes leur manquent quand ils sont au Maroc ou ailleurs. Ils possèdent un savoir précieux et considèrent les vignes comme les enfants qu’ils ont vu grandir…

© Gabriella Clare Marino

On les a appelés les « ratons ». D’où vient ce surnom ?
« Raton » signifie « rat », cet usage vient directement de la guerre d’Algérie. C’est un terme qui marque bien l’emprise de la colonisation sur les imaginaires contemporains. Dans le cas de ces travailleurs, cela révèle le racisme latent qui a toujours sous-tendu les rapports sociaux dans le monde rural. Disons les choses clairement : ces gens catégorisés comme « ex-colonisés » sont considérés par certains, quelque part, comme des sous-humains ! Le terme « raton » animalise, il renvoie à la saleté. Et en quelque sorte, il permet une mise à distance de l’autre lorsqu’on se sent fragilisé sur l’échelle sociale.

Pour moi, son retour dans le langage dans les années 2000-2010 est directement lié à la mondialisation du vin, et au fait que le vignoble bordelais a été chamaillé dans son prestige, dans sa reconnaissance mondiale. La région a dû faire face à des difficultés économiques et il a fallu trouver des boucs-émissaires. C’est le sens de ce retour au vocabulaire colonial qui décrit ces travailleurs comme surnuméraires, en trop… Les attentats ont aussi fragilisé la présence de ces familles d’ouvriers agricoles d’obédience musulmane. Pourtant, les personnes que j’ai suivies sont bien installées, ont fondé des familles, sont aujourd’hui grand-parents… Pour la plupart, leurs enfants ont fait de bonnes études et ne travaillent pas dans les vignes. Ceux qui ont voulu évoluer dans le milieu se sont tournés vers des carrières de maître de chai, de dégustateur, d’acheteur en vins pour de grandes marques…

Et les femmes immigrées ?
On n’en parle jamais, mais les femmes étaient aussi ouvrières agricoles. Certaines taillaient les vignes – un métier valorisé dans le monde viticole, pour lequel elles ont d’ailleurs parfois gagné des prix. Les filles de ces familles ont choisi quant à elles la restauration pour soigner leur ancrage. Elles ouvrent des boucheries, des épiceries, des traiteurs… Et elles boivent du vin. Elles ont été formées dans des écoles de cuisine française, tout en perpétuant les recettes de leur mère, qu’elles ont patrimonialisées et adaptées au goût local… Certaines parlent même de couscous terroir ! Elles opèrent dans la gastronomie un renversement positif de la figure de l’immigré travailleur des vignes. Il est important de montrer toute cette énergie locale véhiculée par les femmes et les enfants de ces ouvriers agricoles.

 

En arabe, le prénom de Farah Keram, l’autrice de cet article, signifie « joie ». Un signe, pour une vie passée à dealer des msemen et des frometons avec celles et ceux qui l’entourent.

  • partager

Le guide Fooding 2022
est sorti du four !

Au menu ? Une sélection inédite de 200 restaurants, bars et chambres partout en France, une partie mag étendue, la crème de la crème du goût de l'époque dans un palmarès très attendu, et, pour la première fois, deux nouveaux guides pour faire le plein de commerces de caractère et caves de soif !

Couverture du guide 2021.
JE LE VEUX !

À propos

Le Fooding est un guide indépendant de restaurants, chambres, bars, caves et commerces qui font et défont le « goût de l’époque ». Mais pas que ! C’est aussi un magazine où food et société s’installent à la même table, un palmarès annuel toujours très attendu, des événements gastronokifs, une agence événementielle, consulting et contenus qui a plus d’un tour dans son sac de courses… Bref, tout pour faire son intéressant !

Fooding® est une marque déposée.