Hors menu

Invite-moi si tu peux !

Agendas saturés, espaces rabotés, budgets serrés, peur d’être jugé·e… De nos jours troublés, convier d’autres à dîner, dans son petit espace privé, est loin d’être un acte anodin. Quand certain·es en ont abandonné jusqu’à l’idée, d’autres réinventent l’invitation à s’attabler – au petit déjeuner, à coûts partagés, voire sponsorisés… Entre intimité retrouvée et stratégie pro, trois hôtes racontent leurs petites sauteries à domicile.

  • Date de publication
  • par
    Marie Nivaggioni
  • partager

Un dernier coup d’œil à l’horloge – il est vingt heures. Les invité·es ne vont plus tarder. Un regard vers le four : rien ne brûle, la cuisson est pratiquement terminée. Une ultime vérification du salon, où les coussins sont retapés, les verres sortis et dont le chat a décampé… Aux toilettes, même la lunette est baissée. Le décor est posé, la cène peut commencer. Et si ces dernières minutes avant le lever de rideau filent le trac à certain·es, d’autres sont remonté·es à bloc à l’idée de recevoir… même si l’on pense la pratique parfois perdue, chiffres à l’appui : d’après une récente enquête de l’Observatoire Société et Consommation et de la Fondation Jean Jaurès, près de la moitié des Français·es dînent seul·es – ils étaient 29 % il y a vingt ans. Mais le repas partagé ne s’est pas totalement dissout dans nos pratiques individuelles, et certain·es hôtes font de la résistance, animé·es par le besoin de rassembler autour d’une table, sur un bord de canap’ ou accoudé·es au comptoir de la cuisine.

Dans son petit deux-pièces parisien avec vue carte postale sur le Sacré-Cœur, Farah Keram, journaliste et autrice culinaire (Faire son pain et Cuisines d’Afrique du Nord), donne réception deux fois par semaine, en moyenne. À sa petite table ronde en bois toujours fleurie, elle convie des connaissances et ami·es – et pas question de leur demander d’apporter quoi que ce soit : « J’aime m’occuper de tout, et j’accorde une importance particulière au tableau, avec de jolis bouquets de fleurs, une bougie, une corbeille de fruits. » Si elle reçoit un petit cadeau de ses invité·es, il trouve tout de suite sa place à table. « Ça ajoute un truc en plus, et ça casse mes codes – j’adore ! »

De l’autre côté du périf’, Fleur Godart remplit elle aussi régulièrement sa table à rallonge pour des mangeur·ses cher·ères à son cœur. « En bonne taulière, nourrir et partager, c’est ce que je préfère au monde ! » assure cette ancienne agente de vigneron·nes et grossiste en volatiles, aujourd’hui proprio de la cave à manger Fine Fleur, à Saint-Ouen. « La personne qui a tout préparé, rangé son intérieur et cuisiné, y a mis du sien – dans l’idée d’un don “de soi”, à l’autre », analyse Perla Serfaty, sociologue des questions d’intimité et domesticité.

Pousser les murs, arrêter le temps

Et quand on aime, pourquoi se limiter au dîner – et s’interdire les retrouvailles au petit-déjeuner, déjeuner ou goûter ? Sur les hauteurs de Montmartre, le studio de Farah Keram est baigné de lumière dès potron-minet. « J’ai remarqué que depuis que je vis dans cet appartement, je reçois beaucoup le matin, en fin de matinée ou à l’heure du déjeuner. Il a une certaine énergie, comme si on était dans une bulle, avec une douce lumière, et surtout, cette vue ! Mon chez-moi dégage une certaine chaleur humaine, l’idée d’une intimité retrouvée, une proximité dont on a besoin aujourd’hui. » Sur la table en acajou, des msemens, des œufs, un morceau de fromage, des fruits secs, du café et quelques tasses de sa précieuse collection artisanale. « Je préfère cuisiner salé, plutôt qu’acheter uniquement des viennoiseries ». Et ce malgré sa cuisine ouverte, qu’elle n’apprécie pas tant que ça : « Je n’aime pas quand mes invités me voient faire la vaisselle, je préfère quand il y a deux espaces distincts. C’est très personnel. », expose celle chez qui le plaisir de recevoir prend toute la place, dans cet espace à la fois étriqué et douillet.

© Farah Keram

Chez Fleur Godart, le couvert se dresse plutôt le soir, en semaine, après avoir ramené les kids de l’école. Mais les fourneaux sont déjà allumés et dans les marmites, ça mijote depuis un moment. « Après avoir récupéré les enfants à 18h, je suis souvent à la bourre. J’essaie donc de lancer des préparations dans la journée. » Résultat, elle met souvent ses convives à contribution : « Ils ramènent le pain ou le fromage, ils m’aident en cuisine. » Fière de sa longue table, celle qui est aussi autrice de bande dessinées sur le vin (Pur Jus) donne à la soirée des allures de spectacle : « Ça se transforme en festival de beaux plats, avec la saucière et tout. Je prépare toujours à manger et à boire en quantité. Je suis très gourmande, et je le partage avec mes invités. » D’autres fois, l’assemblée se résume à un·e seul·e ami·e de longue date, pour un tête-à-tête sur le rebord de la table basse, « les genoux remontés sur la poitrine, pour un repas un peu façon dînette, dont le plat principal reste les confidences. » Comme elle, 61 % des Français·es souhaiteraient plus de discussions profondes avec leurs proches à table, d’après l’étude « Les Français et leurs résolutions 2026 en matière de dîners » d’Opinion Way.

Historiquement, « les classes moyennes ont développé un rapport très centré sur la famille, comme avec le repas du dimanche, devenu presque un rituel sacré », raconte Perla Serfaty. Mais ces dernières années, plusieurs événements et changements sociétaux (le Covid-19 et le confinement, des heures de fermeture avancées, la croissance de la livraison de repas…) ont eu un sacré impact sur la manière de considérer l’espace domestique. « J’ai eu envie de réinvestir mon chez-moi autrement. Je fais partie de ces personnes qui ont envisagé le foyer comme un lieu ouvert aux autres », considère Farah Keram.

Métro, boulot, démo

Quitte à mêler vie pro et vie perso sous le même toit ? Laurianne Melierre, présentatrice télé et cycliste passionnée, entre autres casquettes, profite de grandes tablées à domicile pour soigner ses relations de travail… À l’ancienne. « Dans les années 70, les gens recevaient leur patron ou leurs supérieurs à dîner dans le but de créer du lien, de façon stratégique », rappelle la sociologue Perla Serfaty. Inspirée d’un voyage solo à Los Angeles, qu’elle a clôturé avec un grand apéro réunissant tout son nouveau carnet d’adresse californien, Laurianne Melierre a créé, à son retour et avec sa sœur Romane Limone, Plan de Table, un dîner mensuel en collab’ avec des marques, tenu dans son propre appartement. Mode, maroquinerie, cosmétique, média… Dans l’intimité d’un feu de cheminée, ses partenaires font passer leur message pendant que le gratin parisien croque les petits fours. « En créant cette proximité, je cherche à brouiller les pistes. Les rencontres dans mon appartement permettent aux invités de se dévoiler, tout comme moi. Les connexions sont plus immédiates, plus fluides. » Des repas d’influence, qui relèvent en partie de la performance. Mais toutes les invitations ne le sont-elles pas ? Photos de famille exhibées ou au contraire planquées, papier toilette triple épaisseur des grands jours, livres triés par couleurs dans la bibliothèque, playlist soigneusement curatée… Dévoiler son « intimité domestique », comme le rappelle Perla Serfaty, relève toujours un peu de la démonstration sociale : « À travers ces aménagements, on veut dire quelque chose aux personnes que l’on invite. »

© Augusta Sagnelli

À l’opposé de l’image chaleureuse d’une soirée « portes ouvertes », ce sont ainsi tout un tas d’injonctions et de représentations sociales qui se nouent et jouent à travers une invitation. « Ce n’est jamais anodin de recevoir chez soi. Et ça peut cristalliser les différences de moyens entre les invités, qu’on le veuille ou non », note Farah Keram. Qui cite en exemple le « Club du vin détendu et convivial » fondé en 2020, dont elle faisait partie et qui rassemblait régulièrement une dizaine de femmes, tour à tour hôtes, autour d’un cépage. Jusqu’au jour où l’une des participantes explique ne pas pouvoir héberger la prochaine rencontre du club : « Pour elle, le niveau était devenu trop élevé. Une autre nous a dit que son appartement n’était pas assez grand pour accueillir dix personnes. Et on ne va pas se mentir, recevoir chez soi, ça a un coût. » 37 % des Français·es déclarent d’ailleurs devoir restreindre leurs dépenses alimentaires pour des raisons économiques, quand une personne sur dix est confrontée à la précarité alimentaire, souligne l’enquête « La France à Table ». Pour Farah et Fleur, raison de plus pour apporter à leur table de beaux produits locaux et de saison, achetés près de chez elles. « Pour certains de mes invités, l’alimentation n’est pas une priorité. Ça me permet de leur faire découvrir des plats qui seraient trop chers au restaurant », explique Fleur Godart. Quitte à finauder : « Si je veux cuisiner un coq aux morilles et au vin jaune, tout le monde ramène une petite bouteille… C’est parfois un travail d’équipe ! »

Le dessert a été consommé, les bougies consumées. Les vestes remises sur les épaules, en train de descendre la cage d’escalier. L’invitation a été honorée et la soirée est terminée – ou presque. Restent les verres vidés, les assiettes tachées, les miettes éparpillées. « J’aime laisser ma table comme elle est, pour que la transition se fasse dans ma tête », raconte Farah. Elle ouvre la fenêtre, celle qui donne sur le Sacré-Cœur, pour faire entrer un courant d’air et « passer au tableau suivant. » Fleur Godart, elle, est souvent rincée après un dîner, mais cette caviste aux multiples savoirs culinaires estime que le jeu en vaut la chandelle, même brûlée par les deux bouts : « Je veux montrer à ces personnes qu’elles sont extraordinaires pour moi. »

La fourchette à Paris, le couteau à Ajaccio, Marie Nivaggioni alterne entre les bancs de l’école de journalisme et une chaise pivotante au Fooding. Aspirante reporter déter’, quand elle n’infiltre pas des dîners à domicile, elle taille la bavette avec nos créatifs fétiches dans la rubrique « Leurs restos préférés ».

  • partager
Notre guide anniversaire est sorti du four !

À feuilleter dans cette édition collector, une partie magazine célébrant 200 personnalités qui font et défont le goût de l’époque, une compilation de 250 nouvelles adresses dans tout le pays, un palmarès célébrant le meilleur du meilleur, et un très cool cahier d’activités pour les kids !

Couverture du nouveau guide anniversaire.
JE LE VEUX
À propos

Le Fooding est un guide indépendant de restaurants, chambres, bars, caves et commerces qui font et défont le « goût de l’époque » en France et en Belgique. Mais pas que ! C’est aussi un magazine où food et société s’installent à la même table, des événements gastronokifs, une agence événementielle, consulting et contenus qui a plus d’un tour dans son sac de courses…

Fooding® est une marque déposée.