Hors menu

Plaisirs solitaires

Tabou qui s’expose aux comptoirs des restos, s’attabler solo reste une transgression qui provoque mépris comme envie. Mais si manger en tête-à-rien implique de se confronter aux codes du pays qui a inventé le restaurant, c’est aussi se découvrir une autre place – à la fois dans et hors du monde.

  • Date de publication
  • par
    Sylvia Segura
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Le comptoir du Rigmarole, à Paris.

© Mickaël A. Bandassak

C’est la fin des années 2000 dans le West Village, à New York. Au croisement de Perry Street et de la Septième Avenue niche un terrible bistroquet de quartier, véritable lieu de vie communautaire dont les tables sont casées devant de larges baies vitrées avec vue sur macadam. Le Doma, qui a baissé le rideau depuis, incarne alors ce qui va devenir, au fil des années, le nouvel eldorado des noceur·se·s solos, à travers une variété d’expériences culinaro-spatiales désenclavées et socialement réjouissantes : la boulotte au comptoir, sur le canapé, à la table commune, sur le banc extérieur et à la fenêtre, donc.

« Party for one »

Difficile d’imaginer que la possibilité de déjeuner ailleurs que sur un carré nappé ait pu constituer une révolution grailleuse, tant le comptoir est revenu ces dernières années sur le devant de la table. Dans les chroniques du guide Fooding, le picto « manger seul » n’apparait qu’au milieu des années 2010. Aux manettes du Rigmarole depuis 2017, les chef·fe·s Jessica Yang et Robert Compagnon ont pensé leur restaurant parisien autour d’un long plateau central : « J’ai passé pas mal de temps au Japon, où manger seul au comptoir n’est pas du tout stigmatisé. C’est fait pour ça », explique Robert. « Le comptoir est essentiel parce qu’on tenait à ce qu’il y ait ce contact entre le client et nous, ce lien direct avec la nourriture qui crée une tout autre expérience. Selon moi, on ne passe jamais un mauvais repas au comptoir, il y a toujours quelque chose pour se distraire. »

Accoudé·e·s seul·e·s au zinc boisé ? Des mangeur·se·s particulièrement intéressé·e·s, de la cuistote en goguette au touriste bien informé, pas forcément plus exigeant·e·s qu’un duo ou une clique, mais plus difficiles à servir pourtant : « Plus il y a de couverts uniques, plus le service est complexe. On fait un menu sur mesure par table, donc plus on a de clients seuls, plus il y a d’individualités, de différences et de préparations à réaliser. Et économiquement c’est un manque à gagner », décrypte le cuisinier à lunettes.

© Mickaël A. Bandassak

L’envers, c’est les autres

Plus nombreux·ses à passer le pas d’un resto, les mangeur·se·s solitaires sont-ils et elles pour autant devenu·e·s la norme ? Selon le dernier rapport de la boîte d’étude de marché NPD, qui analyse le comportement des consommateurs·rice·s, la part de celles et ceux qui s’offraient un resto solo avant la pandémie était de 30 %. Un ratio qui augmente parallèlement au nombre de personnes vivant seules dans les métropoles. « Elles représentent plus du tiers des habitants. Tout ce petit monde utilise la ville, et notamment le restaurant, d’une autre manière. Curieusement, on ne s’est pas encore habitué à l’idée de ces nouveaux solitaires. Il y a un décalage total entre nos représentations et la réalité de l’individualisation de nos sociétés », pose la sociologue Marie-Chantal Doucet, autrice de Solitude et sociétés contemporaines.

Car les restaurants, au-delà de l’explosion du phénomène du comptoir comme lieu morfal, sont d’abord conçus pour grailler ensemble : « Comme si l’unité par défaut était le couple, et plus. S’asseoir seul à une table de deux, quelque part c’est manger en l’absence des autres », analyse Estelle Masson, psychosociologue de l’alimentation. Ambiance… « La bonne façon de manger dans notre société, c’est de le faire en partageant. Il ne s’agit pas seulement de s’alimenter d’un point de vue biologique, mais aussi de restaurer l’être social que l’individu vivant en société est censé être », poursuit-elle.

Une table à soi

S’attabler seul·e relève de la transgression sociale. Une personne seule questionne. Elle dissone. Et parfois donc, elle se dissuade. C’est le cas de Johanna W., chercheuse-voyageuse de 36 ans : « Il m’est arrivé d’avaler un repas médiocre parce que je n’avais pas osé m’installer seule dans un restaurant – surtout le soir, où le moment du dîner est encore plus ritualisé. » Comme si, à la tombée de la nuit, les conventions sociales se faisaient encore plus éclatantes, exhortant les femmes à brandir un motif impérieux pour s’attabler sans chaperon·ne. « Elles sont alors considérées comme accessibles. C’est comme si elles donnaient l’autorisation de venir les aborder. Peut-être que si l’on ne va pas au restaurant lorsqu’on est une femme seule, c’est parce qu’on sait qu’on peut être interpellée », explique à son tour la géographe du genre Marion Tillous.

© Mickaël A. Bandassak

Pourtant, on peut aussi considérer la solitude comme une sorte de passeport qui permettrait d’accéder autrement au monde, de créer d’autres formes de sociabilité qui pourraient justement faire avancer la question des représentations sociales : « J’étudie souvent le rapport des femmes à l’espace public à travers la sécurité et la violence. Ce qui est intéressant ici, c’est que cette approche de la solitude à table retourne les choses parce que l’on parle de plaisir, ce qui est une victoire. C’est agréable d’exister pour soi-même, de se faire plaisir et de le garder pour soi », conclut Marion Tillous. En inspectant son carnet de réservation, le chef du Rigmarole découvre ainsi que pas moins de cinq femmes seules ont réservé un dîner au comptoir cette semaine-là.

À quelques encablures du restaurant, rue Saint-Maur, il pleut. Dans l’antre de Chanceux, Miles Davis joue de sa trompette, le serveur déclame le menu du jour, un monumental moelleux choco-framboise déborde d’une petite assiette et le café fume dans les tasses. Tout est rassemblé pour passer un moment hors du temps – sauf quelqu’un avec qui le partager. Dans la cantine au carrelage éclaté et à l’éclairage tamisé, quatre personnes, dont trois femmes, déjeunent seules. Seules et bien accompagnées. Car grailler en solitaire est un acte à géométrie variable, une expérience paradoxale et sans pareille : c’est celle de l’intimité, tout en faisant partie du collectif, c’est prendre le risque de sortir de sa zone de confort pour avoir l’opportunité de vivre un instant mémorable, où tout semble s’aligner. Il y a quelque chose qui distingue les solitaires attablé·e·s des autres noceur·se·s parlant avec les mains les yeux dans les yeux. La curiosité, l’appétit pur et simple de vouloir goûter un plat, d’échanger avec un personnel souvent plus attentionné, d’admirer le spectacle de la salle et l’effervescence de la cuisine. Avec elles et eux, les lois de la gravité et de l’attraction changent. Les sens sont plus affûtés, l’esprit davantage éveillé, apte à adopter une position privilégiée – celle de l’observateur·rice qui (re)fait du restaurant une destination. En même temps, c’est exprimer son altérité, son individualité, c’est renverser les rapports de force, sans nier pour autant son plaisir à faire partie du monde. C’est réclamer une table à soi.

Pour déjeuner ou dîner avec sa solitude assumée, au comptoir ou devant une baie vitrée, à Paris et partout en France, c’est par ici.

Depuis 1985, Sylvia Segura mange pour vivre (comme tout le monde), mais vit surtout pour manger – à tel point que les comptoirs de son Sud natal n’ont plus aucun secret pour elle. Accessoirement, elle est aussi productrice culturelle diplômée en science humaines et sociales et en histoire de l’art.

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