Grande et fine gueule

Nora Bouazzouni est la co-créatrice du podcast Plan Culinaire (Louie Média), qui s’interroge sur nos pratiques alimentaires. Elle est aussi l’autrice de l’essai Faiminisme, quand le sexisme passe à table (Editions Nouritufu), une lecture qui fait très mal !

Alors qu’aux Etats-Unis, la parole des femmes autour du harcèlement et des agressions subies en cuisine s’est fait entendre, la France reste silencieuse. Comment l’expliques-tu ?
En France, il n’y a pas de résistance organisée ou de discours commun. Je ne vois pas de porte-parole, même parmi la nouvelle génération. A titre individuel, il y a beaucoup de cheffes qui réagissent, mais il y en a plein qui ne veulent pas en parler – soit parce qu’elles disent ne pas avoir subi ce sexisme, soit parce qu’elles ont peur d’être blacklistées sur le champ. On présente toujours la gastronomie française comme la meilleure du monde, il ne faudrait surtout pas la remettre en question ! Même quand, en 2015, plusieurs personnes – hommes et femmes – accusent Yannick Alléno de violences physiques et de harcèlement, il continue de gagner des étoiles et Vanity Fair titre « Yannick Alléno, le grand méchant chef ? », comme pour se moquer ou discréditer la parole des victimes. Les grands chefs et la cuisine française restent intouchables.

Quelles sont les femmes qui luttent pour l’égalité ?
La journaliste Maria Canabal, qui a fondé le Parabare Forum (nldr : une base de données, une appli et des conférences pour valoriser et promouvoir les femmes qui travaillent dans le milieu de la bouffe). La cheffe Dominique Crenn (première femme à obtenir trois étoiles Michelin aux États-Unis), Bretonne exilée à San Francisco, qui dénonce le sexisme omniprésent des prix culinaires et des jurys. Anne-Sophie Pic, une des seules en France à mener des actions concrètes pour inclure plus de femmes en cuisine. Ou bien la cheffe Danoise Kamilla Seidler qui a ouvert à La Paz, en Bolivie, un resto et une école de cuisine, avec des cours autour des questions d’égalité, dans un environnement bienveillant.

Comment faire pour que les mentalités évoluent ?
Cela doit passer par l’éducation. On est le pays des Lumières, mais on a merdé quelque part : le Michelin parle encore de « cuisine féminine ». Il y a de plus en plus de femmes dans les écoles de cuisine, comme à Ferrandi, mais il n’y a pas de cours de sensibilisation sur comment se comporter dans un environnement de travail avec autant de promiscuité, pas davantage de formation sur le harcèlement… Alors qu’aux États- Unis, depuis #MeToo, la presse spécialisée n’a jamais autant parlé des violences sexistes en cuisine ! Récemment, certains chefs comme René Redzepi ont reconnu avoir été formés à la dure, avec de la violence en cuisine, et avoir perpétué cette violence. Ils ont, après cette prise de conscience, décidé d’instaurer un climat de confiance dans leurs établissement. La bouffe est éminemment politique : si tu ne t’engages pas pour faire bouger les choses, tu fais partie du problème.

Propos recueillis par Iris Brey