BARTENDER À LA DURE

Malgré les banques qui voulaient qu’elles incluent un homme dans leur business plan, Margot Lecarpentier et son acolyte Elena Schmitt ont ouvert, seules, leur bar à cocktails dans le quartier de Belleville. Deux ans après l’ouverture de Combat, toujours pas de testostérone derrière le comptoir, mais des cocktails qui se portent à merveille !

Les questions de féminisme et d’égalité semblent être prises en compte dans l’industrie du cocktail, comment l’expliques-tu et comment ça se manifeste ?
Margot : Le métier s’est féminisé et la question de la parité est souvent abordée lors de festivals, salons, voire, parfois, au coin du bar. Le métier de bartender a longtemps été une profession inconnue et ignorée du grand public. Ce n’est que très récemment que la mixologie a gagné ses lettres de noblesse en France… Sans doute est-il un peu plus simple de s’imposer rapidement en tant que femme sur une scène nouvelle, que dans d’autres disciplines plus anciennes. Enfin, rapidement, toutes proportions gardées par rapport à nos confrères masculins ! Et je n’ai pas dit facilement…

Avez-vous été victimes de misogynie lorsque vous avez décidé d’ouvrir un bar sans mec associé ?
La misogynie est rarement venue du monde du bar ou de la mixologie. Elle provenait d’autres corps de métiers où le sexisme est monnaie courante : la finance, le bâtiment… Lorsqu’on veut lancer sa société, on ne part pas avec les mêmes chances si les associés sont uniquement des femmes ou uniquement des hommes. Les femmes doivent se justifier. Ce sont toujours les instances plus « décisionnaires » qui freinent des quatre fers : il serait dommage de bousculer leur confortable patriarcat !!! Résultat : l’entrepreneuriat au féminin n’est pas encore gagné ! Dans le milieu du bar, en revanche, il y a plus de franc-parler, on arrive presque à se faire entendre. Nous nous sentons soutenues par la communauté, même s’il y a eu besoin de beaucoup de dialogue et de clarifications lors de notre ouverture. A titre perso, je prône la discrimination positive, raison pour laquelle notre équipe aujourd’hui est 100 % féminine. Il faut être clair : si les femmes n’ont pas des postes aussi importants que les hommes, ce n’est pas qu’elles sont moins bonnes… C’est juste qu’on ne leur a pas donné les opportunités ! Il faut donc aller plus loin que la parité.

Qu’est-ce que ça change d’avoir une équipe 100 % féminine à Combat ?
Je me demande toujours si les clients le remarquent tout de suite en pénétrant dans le bar. Je n’ai jamais de remarques. J’aime à penser que les gens s’en aperçoivent plus tard, que cela ne les « choque » pas quand ils entrent. Je suppose que parmi ceux qui ne le « remarquent » pas, il y en a qui pensent probablement qu’un homme doit être derrière tout ça, que toutes ces femmes doivent bien avoir un vrai patron (rires). Sans blague, je ne peux m’empêcher de croire qu’une équipe 100 % féminine a un effet apaisant, calmant. Notre bar est ouvert tous les soirs dans le 20e arrondissement, nous n’avons pas de videur et, en presque deux ans, nous n’avons jamais eu une la moindre bagarre, nous n’avons jamais dû appeler la police ni qui que ce soit…

Est-ce qu’il existe de la sororité dans l’industrie du cocktail ? Comment se manifeste-t-elle ? Et que faire pour promouvoir cette valeur ?
En effet, il existe une sororité dans le milieu du bar. Ce mot s’est d’ailleurs démocratisé : il y a quelques années, on aurait crié au kamoulox en l’entendant ! Je suppose que c’est déjà bon signe. J’ai l’impression que dans le milieu de la restauration en général, les langues se délient. De plus en plus de femmes ouvrent leur bar ou restaurant, s’affirment en tant que cheffes… C’est vraiment plaisant à voir. A Combat, beaucoup d’entre elles passent boire un verre. On se connaît et je prends du plaisir à venir dans leurs établissements. Il y a beaucoup de bienveillance entre nous. Après, les filles viennent parce qu’elles ont envie de boire un bon cocktail, pas pour être dans un meeting d’Arlette Laguiller !

Propos recueillis par Iris Brey
Photo © Christophe Meireis