Un café noir, serré, d’abord – ça, ça ne change pas. Puis une tartine beurre-confiture, qui a ceci de spécial qu’elle n’est pas celle qu’on boulotte chez soi. Parfois, un jus pressé, du yaourt et du granola (maison), ou un œuf à la coque. Mais aussi les infos, celles qu’on s’échange au comptoir, à défaut des journaux ; et les autres habitué·es, venu·es goûter leur fidélité (une artiste lève-tôt, un joggeur en sueur, et la fille qui semble connaître tout le monde), bref, la socialisation, même quand on ne se parle pas. Puis la satisfaction d’être parvenu·e à sortir de chez soi avant d’y être obligé·e. Manger dehors, de bon matin, devient pour certain·es une franche habitude, qui transforme une partie de la restauration.
Un grand bol de productivité
Il s’agit d’abord de remercier ou blâmer, selon l’envie et la capacité de chacun·e à sortir de chez soi (et sa CB) dès potron-minet, les glucoses déesses et autres gourous du corps productif. Fini le jeûne intermittent qui file les crocs jusqu’à midi, et les viennoiseries qui vous envoient tout en haut (puis tout en bas) d’un Everest d’énergie, le temps d’attraper le prochain métro. Le corps a besoin de car-bu-rant – fibres, protéines, bonnes glucides… Et mieux vaut que ce ne soit pas (uniquement) un chou Mamiche, si l’on veut tenir sur la longueur.
Rascal's, à Bruxelles.
© Elisabeth Debourse
En parlant de productivité, si la pause déj’ a cette vertu pragmatique de cumuler repas et rancard, qu’il soit pro ou perso, le petit déjeuner a l’avantage d’être encore plus court, donc efficace. Un café, une tranche de pain au levain et le rendez-vous est expédié, puisque tout le monde a quelque chose à faire passé 10 heures du mat’ – qu’il s’agisse d’une réunion, d’une pédicure japonaise ou d’un entraînement pour l’Ironman. Tout faire rentrer dans une journée, quitte à courir comme un·e marathonien·ne après sa vie, c’est l’éreintante promesse de la vie moderne. Le petit déjeuner est ainsi, selon votre niveau de cynisme, une formidable opportunité de socialiser, ou d’évacuer les entrevues qui ne méritent pas votre temps. Ce qui se fait de bon matin n’est plus à faire le soir : vous voilà de retour au bercail toujours plus tôt, comme le confessent nos réservations de plus en plus précoces, en évitant si possible de conjuguer bombance et biture – rapport à tout ce qu’on écrivait plus haut. Mais même en plein capitalisme tardif, il ne s’agirait pas d’oublier que nous autres humain·es pas encore (totalement) dominé·es par les machines, nous avons besoin de contact. Et parfois, même, dès le saut du lit. Ni qu’on n’a pas tous le même pouvoir d’achat, et que si un resto du soir peut devenir un chouette petit déjeuner, c’est déjà ça de gagné sur le découvert.
Du tofu à la petite cuillère
Ça, c’est pour la semaine. En ce qui concerne le week-end, dans certaines sphères (parisiennes, disons-le), le brunch est out. Trop cher, trop fait, trop vu, trop mangé. Comme partout, le petit déjeuner connaît un come-back tradi : pain, confiote, fromage et œufs, les pancakes étant dévolus aux dates Hinge particulièrement motivé·es. À moins d’opter carrément pour un grand écart géographique, le plus souvent à tendance asiatique. Raison pour laquelle, désormais, la queue matinale de Best Tofu à Belleville n’est plus uniquement trustée par des octogénaires chinois·es et leur descendance en mal de pays, mais aussi par des curieux·ses de tous horizons, venu·es se payer un beignet à tremper dans un kawa au lait de soja et un pudding de tofu frais du matin. À Paris toujours, Kamo fait les deux : croissants et pains au chocolat pour les un·es, bouillon de champis, cébettes et tofu pour les autres. Le meilleur des deux mondes ?
Best Tofu, à Paris 10ème.
© Lou Hernandez
L’œuf à la coque ou la poule ?
Reste à savoir qui, des client·es ou des restaurants, de l’offre ou de la demande, a passé la commande en premier. Depuis notre position de guide, la tendance restauratoire est en tout cas évidente : du coffee shop au bistrot all-day, de plus en plus d’adresses servent avant midi – et parfois dès 8 heures. Entre hospitalité renouvelée et besoin de rentabilité, le petit déjeuner sert à lancer sa journée : on prend un café avec la commerçante d’à côté, on permet à un étudiant fauché de squatter un peu d’électricité, on prépare le service du déjeuner entre deux omelettes, tout en fidélisant le client qui reviendra peut-être le soir même, ou celui d’après. Magma à Lyon, Café Zitoune ou La Relève à Marseille, Club Casse-Croûte à Montpellier, Minouch à Grenoble, Marguerite à Nantes… Nombreux sont les nouveaux venus qui font débuter leur carte plus tôt, avec un granola ou des mouillettes prêtes à tremper. Un exemple récent criant ? Deux Gares Express, au-dessus de la gare de l’Est, cet établissement où tout est dans le nom – et en terrasse dès 7 h 30. Une voie pavée par les coffee shops et avant eux, les PMU et autres cafés de quartier, faut-il le rappeler.
Mais il y a les intentions, et la réalité. Celle du Coyote de Marine Gora, par exemple, laquelle ambitionnait d’ouvrir les portes de son saloon queer dès 9 heures du mardi au samedi, et où les cowgirls se retrouvent finalement à partir de 17 h 30 en semaine et 12 h 30 le week-end. Un changement d’horaires parmi d’autres qui n’ont pas encore fêté leur premier anniversaire, et dont les raisons peuvent être multiples – constater par exemple qu’on est en train de s’épuiser en étant une très bonne. S’il y a bien une chose de vraie en ce bas monde, c’est que le plus important n’est pas de s’attabler tôt ou tard, mais de se lever avec la ferme intention de croquer la vie à pleines canines.




