Avant-gardienne de la paix

Éditrice reconvertie, Alcidia Vulbeau a mis son CAP cuisine en pratique chez Frenchie, Paris Popup et David Toutain, avant d’ouvrir Bonne Aventure à Saint-Ouen en 2019 (élue Meilleure cave à manger du guide Fooding 2020), où elle sert une cuisine « joyeuse, métisse et raisonnée » à deux pas des Puces.

Avez-vous déjà souffert de sexisme ou de racisme en cuisine ?
Non, car j’avais 28 ans quand je suis arrivée dans ce milieu, j’étais donc déjà capable de me défendre. Mais autour de moi, j’ai vu des cas compliqués… Je pense que toutes les jeunes filles devraient grandir avec un « kit de survie » qui leur donnerait les clés pour apprendre à déjouer un sifflement dans la rue, une remarque sexiste, des attouchements, etc. Plus les jeunes filles auront d’outils pour exister à égalité avec les hommes, mieux ce sera pour tout le monde. D’ailleurs, le fait qu’on parle beaucoup plus d’égalité femmes-hommes aujourd’hui a permis aux hommes de se libérer de cette virilité absolue que leur impose la société. Ce qu’ils ont gagné avec le combat féministe, c’est qu’ils n’ont plus besoin de faire preuve de force ! De toute façon, il vaut mieux qu’ils prennent le train en marche, car les machistes resteront derrière. On est déjà trop nombreuses et trop fortes.

Est-ce toujours aussi compliqué de parler des violences en cuisine ?
Je crois qu’une solidarité féminine s’est naturellement développée dans ce milieu. A chaque fois que je rencontre une cheffe, on va forcément aborder la question de la violence en cuisine. Autour de moi, beaucoup de femmes l’ont subie, mais j’ai le sentiment qu’aujourd’hui, on a brisé ce tabou, probablement parce qu’on a réussi à en parler entre nous. Cela dit, j’ai rencontré Laetitia Visse, cheffe de La Relève à Marseille, qui a témoigné dans L’Humanité des violences dont elle avait été victime en cuisine, et qui a été très critiquée pour l’avoir fait. C’est important de parler des problèmes rencontrés non seulement par les femmes, mais aussi par les minorités, les personnes racisées, les homos… Ça m’ennuierait qu’on ne dise pas qu’être homosexuel.le en cuisine, c’est hyper-difficile ! Dans un milieu où le discours est très militaire et viril, toutes les minorités s’en prennent plein la tronche.

La cuisine est-elle toujours un boys’ club ?
J’ai vraiment l’impression que ça évolue. Quand j’ai passé mon CAP cuisine, il y a six ans, il y avait déjà autant de femmes que d’hommes. Je suis entourée de femmes et de cheffes puissantes, des modèles de force et d’énergie : Slavica Marmakovic (La Bicyclette), Laura Vidal et Julia Mitton (La Mercerie)…

Ça a été compliqué d’ouvrir ce restaurant ?
En tant que métisse, non – mais en tant que femme, oui. Je suis associée à deux hommes, et les gens vont spontanément vers eux ! Il y a toujours un petit moment de flottement, d’étonnement, quand je dis que je suis la cheffe de cuisine et la patronne…

Vous avez toujours voulu vous installer à Saint-Ouen ?
C’était évident. J’ai grandi en Seine-Saint-Denis, un territoire complexe qui a été médiatisé pour de mauvaises raisons. Il était important pour moi d’y retourner et d’en faire un terrain où expérimenter et cuisiner. Ce département est devenu l’un des plus dynamiques en France – et ça, les gens ne le savent pas !

Propos recueillis par Nora Bouazzouni
Crédits photo : Agathe Hernandez