Insoumise insulaire

Catapultée, à 21 ans, cheffe du Poulpe à Caudan sous la houlette du restaurateur Alexandre Nagy, la Morbihannaise Julia Carrio, partie en 2017 apprendre à faire du vin au Chili, est revenue 18 mois plus tard sur l’île de Groix, au tout neuf Bistrot Bao (élu Meilleure table du Guide 2021), où elle cosigne des assiettes poissonneuses aussi délicieuses que généreuses.

Qu’est-ce qui vous fait vous lever le matin ?
Me dire que je vais réussir, chaque jour, à faire quelque chose de différent avec mes mains, sans faire de mal à personne ! Proposer quelque chose de finalement assez intime à des gens qui sont là pour ça, leur faire du bien et leur faire plaisir.

C’est difficile, parfois, d’être la seule femme de l’équipe ?
Ça pourrait l’être, j’ai vu des restos où c’était du boulot en plus d’être la seule femme en cuisine, de devoir gérer des réflexions, certains comportements… Mais c’est un plaisir de travailler avec Pat, Pierrot et Max, je dirais presque que j’ai une chance folle !

Vous avez déjà souffert de sexisme en cuisine ?
Je me rappelle de mon premier stage, à Larmor-Plage, j’avais 14 ans. Il y avait une fenêtre dans la cuisine, qui donnait sur un sentier de campagne, et toutes les cinq minutes les mecs notaient les fesses des joggeuses. Ça m’a dégoûtée, je me suis dit « si c’est comme ça, je reste pas là-dedans » et je suis partie. C’est aussi ce qui m’a poussée, par la suite, à choisir soigneusement mes expériences de taf, sinon je n’aurais pas supporté. Quand je suis revenue à la cuisine, plus tard, j’avais pas mal de gouaille, donc il y avait des « proies » plus « faciles » que moi. Mais des amies et collègues me racontent ce qu’elles subissent, notamment en salle, avec des clients qui leur sortent « je prendrais bien la serveuse en dessert ».

Est-ce toujours aussi compliqué de parler des violences de ce milieu ?
Ce qui est sûr, c’est que la parole s’est beaucoup libérée, on assiste à une prise de conscience générale. A une époque, on n’en parlait pas spécialement, parce qu’on n’en avait pas vraiment l’occasion. Mais aujourd’hui, on voit ces problèmes et on en parle, grâce à quelques affaires médiatisées et des comptes Instagram comme « Je dis non chef ! »

La cuisine, c’est toujours un boys’ club ?
A fond, même si j’ai l’impression que ça commence à changer, heureusement ! A l’école, c’était 50-50. Et depuis qu’on a ouvert, on a eu dix femmes en cuisine, contre trois hommes.

Vous pensez que ça a joué, de savoir qu’elles travailleraient avec une autre femme ?
On bosse en binôme avec Max, mais deux filles nous ont dit que clairement, ça avait joué, que c’était un plaisir de travailler avec des femmes et que c’était une raison de plus de rester.

Est-ce important, pour vous, de féminiser le mot « cheffe » ?
Oui ! D’ailleurs, il faudrait le féminiser encore plus, pour que ça s’entende ! De manière générale, je ne vois pas pourquoi les professions devraient être au masculin, il me semble évident qu’il faut tout féminiser.

Si vous deviez encourager une femme à se lancer dans le milieu ou lui donner des conseils, que lui diriez-vous ?
De ne pas avoir peur d’être une femme en cuisine, d’avoir confiance en elle et de bien s’entourer.

Propos recueillis par Nora Bouazzouni